Petit tour dans la correspondance reçue par Le Lieutenant ARMELIN communiquée par Alain que je remercie.

Une lettre adressée par le Caporal Prosper COLBEAU le 3 décembre 1915 alors qu'il est aux tranchées dans le secteur de Reims et dont le nom apparaît dans le JMO du 347è RI. Il revient lui aussi sur les événements d'Écordal ainsi que sur bataille de la Marne ou  encore l'attaque du Linguet.

Aux tranchées le 3-12-1915

Mon Lieutenant,

Votre lettre a été pour moi une grande joie accompagnée de tristesse de vous savoir si mal arrangé, car je vois par votre écriture que vous ne pouvez vous servir de votre main droite. Il est vrai que vous le faites très bien de la main gauche.

Pour quand aux camarades qui sont partis avec nous ils sont malheureusement clairsemés à l'heure actuelle et je pense que c'est vous qui avez fait demander le nombre des survivants car au rapport un état en a été demandé le jour de la lecture de votre nomination dans l'Ordre de la Légion d'Honneur qui nous a causé beaucoup de satisfaction, à tous ceux qui vous ont connu et admiré dans le trop court moment que nous avons passé ensemble.

Je me rappelle comme si c'était hier, le jour de Bouvellemont, que vous avez pris votre repas sur la route sous un pommier. Je vais vous remémorer aussi exactement que possible les préliminaires de ce malheureux combat d'Écordal. Vous vous souvenez que la veille, nous sommes arrivés à Bouvellemont à 10h du matin ; 2 sections ont été mises aux avant-postes retranchés à la cote 164 face à Poix ; à 15h deux cantonniers venant de Poix nous ont signalé les Boches à 5 km de ce pays éloigné de nous de 9 km – le soir à 17 h deux autobus de ravitaillement ont passé à coté de nous pour y aller – je leur ai signalé les boches, ils ont fait demi tour. Il avait été convenu que le régiment toucherait son ravitaillement à minuit – j'ai été désigné par le fourrier AMIABLE pour rester avec le cuisinier pour le détail de la viande ; nous nous sommes couchés dans un champ d'avoine et réveillés à 4h1/2. J'ai été voir après vous tout étonné de n'avoir pas de nouvelle ; la nuit vous étiez parti ; accompagné de mes camarades – nous étions 9 – nous avons retourné à Bouvellemont – l'on nous a indiqué l'heure de votre départ direction Tourteron ; j'ai décidé de faire un peu de café, une bonne femme nous ayant appelé pour nous donner du lait, j'ai regardé machinalement à ce moment la route que nous venions de quitter et j'ai vu une forte colonne de boches précédée d'une cinquantaine de uhlans qui était au faîte de la cote 164 ; vous pensez que le jus a sauté ! Connaissant le pays, les copains m'ont suivi par les vergers à gauche du village d'où nous avons gagné Jonval distant de 1600 mètres.

Là, ne se doutant de rien, un convoi commandé par un Capitaine de gendarmerie prenait le jus ; aucune voiture n'était attelée.

Au Capitaine ébahi, j'ai raconté notre affaire et en cinq sec tout le monde a fichu le camp, non sans avoir fermé les issues et fait descendre tous les malingres ; nous avons fait le coup de feu sur les uhlans pendant que le convoi se sauvait. Nous ne restions plus 3 de la Cie quand nous nous sommes sauvé à notre tour, toujours par les défilés que je connaissais. Je suis arrivé à Tourteron à 9h du matin où il était impossible d'aller plus loin. Je me suis joint au 116è actif qui prenait aussi la pause ; j'y suis resté avec le Colonel et le drapeau jusqu'au jour où j'ai retrouvé le Régiment à Attigny où je n'ai pas su passer l'Aisne ; je l'ai traversée à Givry.

Voilà comme j'explique la surprise.

Pendant que vous marchiez de nuit sans flanc gauche, une colonne boche marchait parallèlement à vous sur votre gauche, flanquée sur sa droite en liaison avec nous à notre insu – attendant le moment propice pour ouvrir le feu, ce qui d'ailleurs s'est produit au dire des copains. Le 291 qui marchait sur votre gauche recevant des coups de feu a cru qu'il était attaqué et certaines compagnies ont ouvert le feu sans savoir ce qui était devant eux, et c'était vous, ce qui fait que vous avez été pris entre deux feux, ce qui explique les pertes énormes. Malheureusement le Général COQUET qui nous commandait a perdu la tête et les ordres les plus abracadabrants ont été donnés, d'où destruction de notre beau Drapeau. Car il n'a tenu qu'à un cheveu que toute la Division ne soit prisonnière. Si vous pouvez me donner l'adresse du Lieutenant TRANCHERE, je voudrais bien aussi lui écrire car je l'aimais aussi beaucoup : quel entraîneur d'homme il eut fait, « pour vos armes et harnachement, j'ai vu DEGREMONT ». Toujours aussi, je me souviendrai de la mort du pauvre Capitaine MEDINGER 24è le 6 septembre à la Marne. Ainsi que l'effroyable déroute qui a suivi à Ecordal – l'on ne s'est vraiment ressaisi qu'à Fère-Champenoise, nous avons été 5 fois de suite à la baïonnette dans ce satané pays que les boches nous reprenaient toujours.

Pour quand à moi, mon Lieutenant, j’eus bien souvent le sacrifice de ma peau et je vous dirais que depuis le 15 août 1914, je suis sans nouvelle de ma femme et de mes petits enfants qui sont restés à Sedan ; que deviennent-t-ils, sûrement ils me croient mort. Que c'est long, ce qui fait que comme tous les ardennais et gars du Nord, je suis sans rien, que mon fret.

C'est la guerre et avec tout cela on ne voit pas la fin même lointaine et dans quelles conditions, alors ce sera dur car les démons étant joliment outillés et avec cela exempts de sacrifices, je vous assure que la vie dans les tranchées n'est pas gaie, car il y fait rudement froid - depuis 8 jours de l'eau à verse - nous sommes dans la boue jusqu'aux genoux – le terrain est mauvais et les parapets foutent le camp à chaque instant – quel boulot ! Plus souvent la pelle que le fusil. Rien ne vaut pour la faire, la guerre, la rase campagne. Et si nous avons le bonheur d'y revenir, ces brigands là - je m'en promets, encore j'y resterais s'il le faut mais ils me paieraient mes collages de semelles.

Je suis aussi heureux de vous annoncer que j'ai eu la Croix de guerre.

Cx guerre 1418



Vous savez, l'adjudant B...... pas intéressant, cet oiseau là, il s'est fait lâchement faire par les boches, le 8 janvier à l'attaque du Linguet, encore du joli ce jour là - j'ai déposé contre lui d'ailleurs – il a refusé de marcher. J'avais été sur le point de le bousiller. Je regrette de l'avoir pas fait car quand il a été pris, il avait le plan du secteur. Et j'en ai bien 5 autres à vous raconter si j'ai le plaisir de vous revoir un jour.

Je termine mon bavardage en vous serrant respectueusement la main.

Colbeau

PS :

Mais vous savez malgré mes misères j'ai conservé ma bonne humeur

Votre dévoué

Colbeau