La dramatique exécution du Lieutenant HERDUIN

11 juin [1916]

Nous retouvons les débris du régiment. Le Capitaine DELARUELLE le commande. GUDE commande le 6e bataillon. Nous retrouvons aussi HERDUIN et MILLAN (sic) avec les restes de la 17e Compagnie.

Cette compagnie tenait la gauche du secteur en liaison avec le 293e régiment dans les trous d'obus de la ferme de Thiaumont, soumise ensuite à un tir d'écrasement incessant, surtout les 5, 6, et 7 juin (prise de Vaux).

Le 8, toute liaison étant coupée, avec le PC du colonel, à la droite, deux compagnies furent anéanties, le chef de bataillon fut fait prisonnier devant son PC attaqué au lance-flammes. Le capitaine adjudant-major tué, HERDUIN tenait une poignée d'hommes. Notre artillerie surperposait son tir à celui de l'ennemi.

Vers 15 heures, nouvelles attaques, en même temps que celle de la redoute 320. HERDUIN tenait toujours. Il demanda des ordres qu colonel du 293e qui se désintéressa de lui. La nuit, HERDUIN décida de se soustraire à la captivité inévitable et se replia avec sa poignée d'hommes et deux mitrailleuses.

A Verdun, il rendit compte de son acte au capitaine commandant le cantonnement et apprit que le 347e serait relevé le soir même. Or, les chasseurs arrivèrent trop tard et la relève fut remise à la nuit du 10 au 11.

Le 11 au matin, DELARUELLE, reçut l'ordre de faire fusiller les deux officiers pour abandon de poste. Ses protestations se heurtèrent à une volonté inflexible.

Il expédia aux deux officiers l'ordre de rejoindre au Bois de Fleury.

Ceux-ci étaient déjà en route ignorant le sort qui leur était réservé.

HERDUIN manifesta sa joie de nous retrouver et paraissait persuadé d'avoir agi pour le mieux en tenant jusqu'à la limite des forces et en soustrayant à la captivité une douzaine d'hommes, débris de la compagnie.
Il protesta et s'écria qu'on n'avait pas le droit de le mettre à mort sans l'entendre. Un nouveau message à la Brigade reçut comme réponse :

" Pas d'explication, exécution immédiate. "

HERDUIN écrivit alors une lettre à sa femme et s'écarta pendant quelques minutes avec l'abbé HEINTZ (futur évêque de Metz). Puis il chercha tous ses camarades pour les embrasser ; il sut me trouver dans un abri où je me dissimulais pour ne pas assister à ce crime. Il me fit ses adieux en affirmant qu'il ne s'était pas conduit comme un lâche et m'embrassa. Et comme GUDE, chargé de commander le peloton, levait les bras au ciel, il lui dit de ne pas s'inquièter car il voulait commander le feu lui-même.

Les deux officiers se rendirent d'un pas alerte sur le lieu d'exécution : le talus du chemin de fer, se placèrent devant le peloton.

HERDUIN remit ses décorations à son ordonnance et affirma que lui et ses sous-ordres n'étaient pas des lâches. Pendant ce temps MILAN (sic) se tenait comme désintéressé des événements.

HERDUIN dit qu'il croyait avoir fait tout son devoir et exhorta les soldats à tenir jusqu'à la mort. Il cria :

" Vive la France "

et commanda le feu.

Une salve, deux coups de grâce par un adjudant pâle comme un mort, tout était terminé...

Si au lieu de montrer cette attitude courageuse, les deux officiers s'étaient rebellés, je me demande si les soldats auraient consenti à exécuter des ordres si pénibles, étant donné leur état d'esprit après sept jours d'enfer. Un tel ordre était dangereux et susceptible de déclencher une réaction malheureuse. Je crois qu'HERDUIN l'a bien compris et son attitude a été vraiment héroïque.

Mme HERDUIN, jalouse de réhabiliter la mémoire de son mari, a fait toutes les démarches possbibles. J'ai été cité comme témoin à un procès avec DELARUELLE, HEINTZ et d'autres.

On se heurta à cette réponse :

" Il n'y a pas de réhabilitation à demander puisqu'il n'y a pas eu de condamnation. "

[Les deux officiers seront réhabilités 10 ans plus tard en 1926, à la suite du procès devant la Cour d'Appel de Colmar]