Un sujet de discussion du forum pages1418 a été ouvert par Chanteloube aujourd'hui, à la suite de la publication d'un autre sujet par le groupe d'études Prisme 1418 dont était membre André Bach, décédé cette année.

Une sollicitation de ma part permet aux lecteurs du blog du 347e RI d'en prendre connaissance. Ce texte revient sur l'éxécution sans jugement d'Henri Herduin et Pierre Millant, sous-lieutenants au 347e RI, le titre ci-dessus est d'André Bach :

Le 9 Juin 1916 à 21 H le Général de Castelnau reçoit le message téléphoné suivant, dicté par le Général Pétain depuis Verdun :

" La 52e Division qui venait d’arriver dans le secteur de Thiaumont a flanché hier, il en résulte une situation délicate…"

S’ensuit l’idée qu’une nouvelle défaillance de ce type obligerait à refranchir la Meuse et à abandonner toute la rive droite et qu’il était donc urgent de hâter l’offensive anglaise sur la Somme pour pallier cette menace. Rien ne peut plus faire réagir le G.Q.G, tout à sa préparation de la dite offensive, que la perspective d’un effondrement à Verdun. Un échec qu’il sait inacceptable pour le pouvoir politique. Le Général Joffre y joue son poste. Il envoie Castelnau le 12 pour se rendre compte sur place. Ce dernier en revient rassuré le 14 : 

" On a pris des mesures énergiques pour restaurer la discipline. On a fusillé plusieurs soldats et deux officiers. Les grandes inquiétudes auxquelles a donné lieu la défaillance de la 52e DI ne sont pas justifiées. "

On suit le cheminement de cet incident dans le Journal de marche de Joffre ou l’on trouve  quelques détails sur les incidents qui ont eu lieu récemment à la 52e D.I : certains éléments du 49e bataillon de chasseurs, voyant arriver un bataillon de renfort au 137e régiment dans leur secteur, seraient partis d'eux-mêmes sous prétexte de relève, officiers en tête; deux sous-lieutenants, retrouvés à Verdun ont été fusillés !

Et aussi le 23 Juin :

" Le ministre (de la Guerre) émet l'avis que ces fusillades n'ont pas été précédées des jugements réguliers nécessaires et demande les détails en vue des sanctions judiciaires possibles contre leurs auteurs. Il est à noter que le compte rendu de la 52e D.I avait été transmis par le général Lebrun qui désapprouvait le général Boyer, commandant la 52e D.I.; le général Pétain, au contraire, avait fait une transmission favorable. Le général en chef, dans sa transmission au ministre, avait justement couvert les auteurs de ces mesures de rigueur, nécessaires en la circonstance. "

Division initialement de réserve, la 52e DI était bien celle concernée. Composée de 5 régiments à 2 Bataillons et de deux bataillons de Chasseurs, soit 12 Bataillons comme les divisions d’active, elle avait jusque là durement souffert sur la Meuse le 28 août 14, et dans les Marais de St-Gond du 6 au 10 septembre avant d’être définitivement bloquée au Nord de Reims à la mi-septembre. Depuis ces événements elle était restée dans cette région, au grand plaisir des troupes car les réservistes de ses régiments étaient originaires pour beaucoup de cette contrée.  
 
Sur un front peu actif, ses régiments avaient approfondi leurs tranchées et leurs abris et s’étaient adaptés à la guerre de position. Mise au repos du 26 Mai au 1er Juin 1916, elle avait été dirigée  sur Verdun où, dans la nuit du 4 au 5 Juin, elle relevait une 6e DI épuisée et exsangue dans le secteur du Fort de Souville, un de ses régiments, le 347e, prenant la place du 119e R.I dans le secteur dit de Thiaumont.  
Son chef de corps renforcé d’un 3e Bataillon d’un autre régiment (le 348e) avait classiquement mis 2 bataillons en première ligne et gardé un troisième en réserve pour les contre-attaques.
Il s’installait lui-même dans un abri bétonné dit " La Redoute de Thiaumont " au milieu de ses troupes relié sur sa gauche à son 5e Bataillon, en défensive autour de la Ferme de Thiaumont, bâtiment qui n’était plus qu’ un tas de gravats. Le visitant dans la matinée du 5, il " constate par lui-même qu’il n’existe dans le secteur aucune des tranchées indiquées sur les croquis du dossier du secteur, mais de simples trous d’obus que les occupants organisent difficilement sous un bombardement intense. "

Le Chef de ce 5e Bataillon, si mal loti, garde en réserve une compagnie, celle du sous-lieutenant Herduin, un ancien sous-officier de 35 ans.  
En ce mois de Juin, Verdun est un lieu où, plus que jamais, règne la toute puissance de l’artillerie. Sur ce magma boueux rendu chauve par les bombardements, tout mouvement est épié et repéré des deux côtés par les observateurs d’artillerie depuis les forts, les ballons ou les avions de réglage.  
Le Commandant Tournès décrit ce qu’il  a subi en mars et qui s’est aggravé en juin :

" L’Artillerie lourde allemande tire sans arrêt, jour et nuit : elle déverse sur tout le champ de bataille jusqu’à 3 ou 4 Km en arrière des premières lignes une avalanche de projectiles dont les moindres sont du 105. Le feu augmente de densité sur les points de passage, les carrefours, les cheminements, routes ou ravins, sur les entrées des abris, les batteries, casemates, les forts. A partir du moment où l’on arrive à 1500 ou 2000 mètres de notre première ligne, il devient littéralement infernal ; par contre et assez naturellement d’ailleurs, il est beaucoup moins intense sur la 1ère ligne même, trop instable et trop vague pour  pouvoir être sûrement repérée. [..] A cette puissance, à cette continuité, l’artillerie lourde allemande ajoute le privilège de la rapidité du tir. Le rythme de tir allemand se quadruple dès qu’une troupe d’infanterie essaie de se risquer sur un espace et les projectiles les plus divers (105, 15 et 21 ou même calibres plus haut) convergent immédiatement sur les fractions en marche. "

Une fois en place, suite à une arrivée nocturne, on creuse, les nuits suivantes, des tranchées et abris dans lesquels on se terre de jour, chaque nuit passée permettant de mieux s’enfoncer et s’organiser dans le terrain à défendre, tandis que parviennent, toujours de nuit, nourriture, eau, barbelés et munitions quand les barrages d’artillerie n’interdisent pas ce ravitaillement.  
 
Au contact de l’adversaire, de jour, une relative sécurité règne quand il n’y a pas d’attaques sur le point défendu.

En effet, dans ce cas les deux artilleries veillent à ne pas tirer sur les premières lignes au risque de frapper leurs propres troupes, eu égard à la faible distance qui sépare les deux lignes. Les attaques, elles, ne se font plus depuis des mois qu’en " doigt de gant " c’est-à-dire sur des fronts très faibles où l’artillerie est affectée toute entière à concentrer les tirs de tous ses calibres pour raser les lignes adverses avant de les faire submerger par ses propres troupes reculées momentanément pour ne pas risquer d’être atteintes. L’adversaire qui par cette méthode vient de réussir le 7 Juin à s’emparer du fort de Vaux, déplace donc la trajectoire de tous ses tubes d’artillerie vers son objectif  du 8 Juin : le secteur de Thiaumont. Le déluge commence à 2 heures du matin. Le chef du 6e Bataillon, alors en réserve, décrit ainsi ce qui arrive au 5e Bataillon :

" Sous ce bombardement, la première ligne était peu à peu pulvérisée. Vers 8 heures, une vague d’assaut, surgissant à l’improviste submerge les quelques survivants de la 20e compagnie et parvient du premier bond sur le sommet du P.C. du chef du 5e bataillon.
La section de réserve, la section de mitrailleuses de réserve, qui sortent aussitôt, sont massacrées à la grenade; dans le poste, incendié par des grenades, les fusées et les munitions éclatent au milieu des blessés, qui encombrent tout. La première ligne est brisée. L’ennemi veut élargir la trouée, il trouve une résistance irréductible; à la crête de Thiaumont, la 17e compagnie, sous les ordres d’Herduin, repousse toutes les attaques; elle les repoussera toute la journée. "

Ce bombardement inouï fait qu’il y a rupture des communications, entre les unités et avec l’arrière. Le colonel et son PC à la Redoute Thiaumont ne sait plus ce que font ses bataillons.
Le tir de barrage sur les arrières immédiats de la 1ère ligne crée un obstacle infranchissable :

" 12 h 30 Le lieutenant colonel rend compte au colonel commandant la 103e Brigade que malgré des tentatives réitérées il n’a obtenu aucune nouvelle du Bataillon de 1ère ligne Deverre du 347e et du Bataillon Cody du 348e et que le tir de barrage intense dirigé sur l’abri 320 empêche tout coureur de sortir.
Sur 14 coureurs envoyés de Fleury, 11 sont tués, 3 parvenus au poste du colonel y sont restés, le colonel ne croyant pas possible qu’ils  puissent franchir le tir d’encagement. "

Les débris du bataillon se battent donc en isolés, ravitaillées dans des conditions cauchemardesques.
Bien plus le colonel est tué vers 16 heures. C’est un capitaine qui prend le commandement du régiment. Ce dernier n’est plus vraiment commandé. Le 6e Bataillon, en réserve, est lancé afin de contre-attaquer et tendre la main aux restes du 5e bataillon dont on n’a plus aucune nouvelle depuis le matin.
 
Il s’exécute à partir de 17 h30, perd en tués et blessés la majorité de ses officiers dont son chef, dernier officier supérieur du régiment. Il parvient à renforcer les défenseurs de la Redoute mais échoue à s’étendre vers la Ferme Thiaumont dont on ne sait alors si elle est toujours défendue.

La nuit arrive sur ces entrefaites avec une accalmie des combats devant l’épuisement des deux parties. Sur la crête au dessus de la Ferme Thiaumont les survivants valides du 5e Bataillon se comptent : 35 sur les 600 arrivés sur ce lieu trois jours plus tôt. Comment en si peu de temps peut on obtenir un tel carnage ? La réponse se trouve sur ce bilan arrêté le 15 Juin 1916 à l’Hôpital de Vadelaincourt qui reçoit prioritairement les blessés évacués de Verdun : sur 10 800 blessés accueillis depuis le 25 février, 10 080 l’ont été par éclat d’obus, 4% seulement par balles et 2% par grenades.  
Un tel carnage industriel en si peu de temps permet de comprendre ce que l’on appelle le " shell-shock. "
Parmi ces hommes prostrés du fait de ce qu’ils viennent d’encaisser en une seule journée, ne restent que deux officiers, le sous-lieutenant Herduin commandant de la 17e compagnie et le sous-lieutenant Millant, chef d’une section de la 19e Compagnie, encore sergent il y a trois mois. Sur la crête d’où ils ont tenu ferme toute la journée, position dominante, ils ont vu sur leur droite l’ennemi cerner et détruire, groupe par groupe, les 19e, 20e et 18e compagnies, ainsi que la résistance acharnée de la 21e compagnie, qui soutenait, plus au sud, la résistance des pionniers autour du colonel.
Le tir de l’artillerie française qui s’est abattue sur eux au milieu de l’après-midi pendant une demi-heure, tuant la moitié des survivants leur laisse à penser qu’ils sont oubliés et que l’on croit à l’arrière que leur position est passée sous contrôle allemand. Au matin du 9, ayant déterminé le dispositif d’encerclement allemand qui les menace, sans consignes ni ravitaillement de la part du régiment, ils mesurent, eu égard à leur faible nombre et l’état des munitions encore disponibles, par rapport au terrain à défendre, celui d’un Bataillon, qu’il n’est plus envisageable pour eux, si les Allemands reprennent l’attaque, que la mort ou la capture. Après avoir reculé en soirée du 8 pour prendre une meilleure position, récupérant tous les valides et emmenant avec eux un prisonnier allemand qui ne veut pas les quitter. Ils quittent la position et rejoignent Verdun où ils annoncent leur arrivée dans la journée du 9, récupérant au passage les corvées de ravitaillement qui, devant l’intensité du barrage, n’étaient pas venus les réapprovisionner les jours précédents.
Pendant ce temps les unités de la 52e DI, nonobstant la disparition de ces 35 hommes, tiennent en respect un ennemi épuisé par son effort et ses pertes.  
 
Le Général Boyer, commandant la 52e Division avertit les débris du 347e qu’ils seront relevés par le 49e BCP dans la nuit du 10. La relève se passe convenablement.  
Le message angoissant de Pétain du 9 au soir parlant du fléchissement de la 52e DI le 8 juin, est donc dénué de vérité.
On avait connu pire dans les mois passés sans avoir donné lieu à de telles alarmes.
Le sergent Martin du 119e RI, peut en témoigner, lui qui a assisté quelques jours plus tôt à la scène suivante depuis les parages de la Redoute de Thiaumont :
1er Juin  1916
" Dans le bois de la Caillette le 24e RI est submergé.
" Je vois descendre du bois de la Caillette dans le ravin tout le 24e, mélangé avec les Allemands, puis remonter la pente opposée en direction du Fort de Douaumont… La mort dans l’âme, nous sommes dans l’impossibilité de tirer car les nôtres étant plus nombreux que les leurs, nous les eussions tué. "

Castelnau, lors de sa visite éclair, a pu se rendre compte que la 52e DI n’avait pas plus flanché qu’une autre.
Ceci étant, dans la nuit du 10 au 11, le reste du régiment (PC et 6e Bataillon) : 200 sur 600 rejoint une aire de rassemblement dans le bois de Fleury. Herduin, depuis Verdun, a envoyé une lettre chaque jour à son épouse :

Le 9 Juin  
"  J’ai pu sortir de la mêlée avec 25 hommes de ma compagnie […] Quatre jours sans boire ni manger, et dans la boue, les obus, quel miracle que je sois encore là ! "

Le lendemain :
" Je pense avoir une permission bientôt. Je suis encore abasourdi de tout ce que j’ai vu. Il faut encore quelques jours pour s’en remettre ".  

Le 11 il reçoit l’ordre de rejoindre le bivouac du régiment. C’est pour y apprendre qu’avec Millant, ils vont être fusillés immédiatement pour avoir abandonné la lutte.

Le JMO du 347e est laconique
" Conformément aux ordres, les S/Lts Herduin et Millant ont été exécutés à 17 h 43. Ils ont eu une conduite et une tenue dignes. Le coup de grâce a été donné à tous les deux."
 
On connaît par les témoins ce que veut dire " conduite digne ". Non seulement Herduin a accepté, sur demande du capitaine commandant le 347e d’exhorter les hommes à continuer la lutte mais ensuite pour éviter au Capitaine Gude d’avoir à commander le feu et d’endosser par là la responsabilité de sa mort, c’est lui-même qui a donné l’ordre de tir. Il a laissé son sentiment dans sa dernière lettre à son épouse :

" Nous avons, comme je te l’ai dit, subi un grave échec ; tout mon bataillon a été pris par les Boches, sauf moi et quelques hommes, et maintenant on me reproche d’en être sorti. J’ai eu le tort de ne pas me laisser prendre également.
 […] Maintenant, le colonel Bernard nous traite de lâches, les deux officiers qui restent, comme si à 30 ou 40 hommes, nous pouvions tenir contre 800. […]  
J’ai ma conscience tranquille ; je veux mourir en commandant le peloton d’exécution, devant mes hommes qui pleurent [...] Crie après ma mort contre la Justice Militaire. Les chefs cherchent toujours des responsables. Ils en trouvent pour se dégager […]
Adieu ! Je t’aime !
Je serai enterré au Bois de Fleury "

 
Interrogé en 1921 le lieutenant colonel Aubry, résumait le sentiment des officiers survivants du 347e:
 
" Pour sa conduite au feu pendant la campagne, pour son attitude au moment suprême, les camarades d’Herduin qui lui gardent leur sympathie, eussent désiré qu’il fut cru tué à l’ennemi et que sa mémoire ne put être discutée par d’autres que ceux qui l’avaient vu et qui restent unanimes sur son compte. "