8 juin 1916

A 9 heures, bombardement infernal. Nous recevons des projectiles énormes. On entend une fusillade. Nos 75 font barrage vers Thiaumont et La Caillette. Nous sommes alertés, obligés d'envoyer des coureurs dans diverses directions. Ils partent courageusement: DETRY a quelques blessés. Il répond :

" Le moral est bon, les hommes ont reçu le courrier. "

12h50
Projectiles énormes sur l'abri. Chute de matériaux par les cheminées d'aération, lampes soufflées. S'ils le démolissent ? Moments d'obscurité sinistres.

14 heruers
Accalmie légère. Tout à l'heure, nous avons cru que l'abri serait percé. Pour me changer les idées, je lis un article du Journal des praticiens reçu hier " sur la non existence de l'instinct génital ". Je suis pour le moment en parfait accord avec son auteur.

14h20
SAINT-ROMAN part avec deux hommes pour voir si la ferme Thiaumont est prise. On en peut avoir aucune communication avec le commandant DEVERRE. Nous sommes en flèche et menacés d'être pris.
Je m'étends sur un brancard au fond du PS pour essayer de dormir un peu.

15 heures
Un obus projette sur moi par la cheminée quelques pierres qui me réveillent. Je me lève et vais retrouver l'état-major. SIREYJOL prend ma place. Peu avant, une marmite projette par la même cheminée une masse de terre qui recouvre SIREYJOL et plusieurs sanitaires. Les uns se dégagent seuls, d'autres le sont par les pionniers. Tous sont intoxiqués par une vague d'oxyde de carbone. L'infirmier BLANCHET est mort. Brusquement tout le personnel médical et quelques sauveteurs s'écroulent. Rapidement on transporte tous ces hommes dans les escaliers pour leur donner un air pur.
On les échelonne les uns au-dessus des autres, la tête de l'inférieur sur le ventre du supérieur. Les escaliers en sont tapissés. A peine sont-ils tous sortis que retentit le cri du veilleur :

" Aux armes, voilà les Boches... "

Les combattants se précipitent, le colonel DE LAMIRAULT en tête, s'écriant :

" Mes amis, ne mourons pas dans cette cave, allons nous faire tuer à la lumière... "

Et sur notre tête, c'est alors un tapage d'abordage :fusils, mitrailleuses, grenades. Je reste seul avec deux ou trois brancardier valides, les blessés et tous les intoxiqués que les combattants ont piétinés pour courir à leur poste...

Je fais désarmer les sanitaires pour éviter toute discussion en cas d'irruption de l'ennemi, et je me tiens prêt à exhiber le brassard de la Croix-rouge. Sans doute la négociation dans l'ardeur de l'attaque à peu de chance de réussir. Un brancardier qui parle bien allemand m'aidera si les lance-flammes et les grenades qui vont sans doute dégringoler du haut des entrées, le permettent.

En attendant le combat continue et voici les blessés qui arrivent. Le premier frappé est le colonel, tué raide par un petit éclat au cou. Puis vient un pionnier qui délire et que l'on panse avec beaucoup de mal. Il vocifère des insultes et des menaces et bientôt la mort éteint ses hurlements. Un lieutenant mitrailleur du 348e et lieutenant observateur du 17e d'artillerie sont descendus, tous deux frappés d'une balle dans la fosse iliaque. On ne pourra les évacuer que le 9 au soir. Est-ce la diète forcée à laquelle ils sont atteints qui les sauvera ? Tous deux s'en tireront à merveille.

Les mitrailleuses chauffent et les servants réclament de quoi les rafraichir. J'envois des bidons d'eau mis de côté pour les blessés.
Les lieutenants BATTAGLIA (348e) et CADART (17e Cie) sont blessés au ventre. Le lieutenant COULONVAL est blessé au dos et au cou, REICHART à la tête (très courageux). Les blessés arrivent en foule. Je n'ai qu'un infirmier pour m'aider, le Breton DONARIN, ancien soldat d'infanterie coloniale, qui possède toutes les vertus et tous les vices de cette arme. Déplorable subordonné au repos, ivrogne impénitent, toujours en puissance d'alcool, c'est en ligne un collaborateur infatigable, endurci de longue date aux fatigues et aux périls du métier, inaccessible à la crainte et toujours prêt aux besognes dangereuses. Ses mains s'activent avec adresse et douceur et il sait trouver les paroles réconfortantes. Les autres sont incapables de tout effort.

Peu à peu, SIREYJOL et le médecin du 348e reprennent conscience, puis quelques brancardiers. Ils commencent à s'intéresser à ce qui se passe. Tous sont ahuris, et voici LADROYE qui, à peine réveillé, tire son stylo, ses fiches et son carnet et concentrant toute son énergie, se met péniblement à ses écritures. Entre temps, nous sommes obligés de ravitailler notre mitrailleuse, de ramasser des cartouches et charger des bandes. Enfin la fusillade se calme et le lieutenant téléphoniste se précipite au milieu de nous en hurlant :

" On es a... "

Il est effrayant. Une balle a percé son casque, fissuré son crâne. Son visage ruisselle de sueur et de sang, la commotion cérébrale, le délire guerrier, la fureur qui exhorbite ses yeux, lui donnent le visage de BELLONE. Il personnnifie le meurtre, et pourtant il est pour nous le bon messager, celui qui assure le salut.

Nos intoxiqués reviennent à eux peu à peu. Pourtant, il en est qui sont gravement touchés et qui ne reprendront connaissance que beaucoup plus tard. Ils délirent. Le caporal brancardier GOUILLARD présente de l'échotalle. Pendant des heures, il ne saura que répéter les questions qu'on lui pose. L'aide-major du 291e sera évacué en pleine hébétude ainsi que son médecin auxiliaire qui reviendra dans une dizaine de jours de l'ambulance où il reprendra connaissance, conservant seulement dans sa vie un trou de 48 heures. Pour tous ces intoxiqués la mort aurait été douce, il ne l'aurait pas vue venir.

A 20 heures tout le travail est fait. Il faudra évacuer 48 hommes en état de marcher et 30 couchés. Nous n'avons pas d'eau. Les mitrailleuses qui chauffaient s'en sont désaltéées. Elles nous ont peut-être sauvé la vie, mais la situation est grave. Le poste regorge de blessés. Il est à la merci d'un retour offensif. Le calme est sinistre et plein de menaces. Aucun renseignement sur ce qui se passe.

A 23 heures, les GBD n'arrivent pas. Je fais partir les blessés pouvant marcher vers Fleury. Il nous arrive quelques blessés graves de la 21e Cie (Lieutenants DETRY et COLLIGNON).

Enfin quelques brancardiers arrivent, cinq équipes seulment ont pu nous rejoindre. Mais comme on s'attend à une contre-attaque, ils ne peuvent pas repartir. L'évacuation des couchés est donc impossible, malgré la gravité des blessures de certains d'entre eux.
La nuit s'achève dans le calme. On sommeille. Pas d'eau ! ...

 

Ce même jour, il y a cent ans, Comme tant d'autres du 347e RI, Lucien GIOT était capturé.